« Alors, c’est comment d’être une femme dans la BD ?! »

 

  •  Souvenir de l’époque héroïque des débuts. C’était une arrivée groupée sur un festival, j’étais, comme souvent, la seule femme auteur. Un jeune confrère, intrigué par ma présence, pensait donc que j’étais la copine d’un des auteurs invités. Ben non, lui dis-je. Ah, alors vous êtes attachée de presse ? Pas davantage. Euh, scénariste ? (à l’époque, il y avait plus de femmes scénaristes que dessinatrices). Nan, chuis auteur, là. Le gars perdait contenance au fur et à mesure, il me faisait de la peine.
    Autre très, très grand moment, au cours d’un débat pendant un des premiers festivals « spécial femmes » (devenus depuis une tarte à la crème) à Orange, je crois, mais je peux me tromper. On est trois ou quatre femmes auteurs, on parle de nos lectures de bande dessinée quand on était gamines. Il faut dire qu’à l’époque, la grande hypothèse pour expliquer qu’il y avait peu de femmes auteurs de BD, c’était qu’elles n’en lisaient pas quand elles étaient enfants, puisque la BD c’était des histoires de garçons pour les garçons. Eh oui, parce qu’il est normal de s’identifier au « héros », qu’une fille ne peut pas s’identifier à un garçon, et l’inverse, n’en parlons même pas. On était donc là à évoquer qui Pif, qui Gai-Luron… des chiens, ce qui nous a valu ce magnifique trait d’esprit proféré par un adjoint au maire de la ville, histoire de rendre l’anecdote encore plus édifiante : « Aaaaah, mais alors, vous êtes toutes des chiennes ? »

Jeanne Puchol

 

  • La scène se déroule en rendez-vous avec le dessinateur de ma nouvelle série, le PDG de la maison d’édition, le directeur de collection et un auteur extérieur, l’argument marketing de la collection, avec qui je coécrits la vaste série qui nous occupe ce jour-là. Après moult considérations sur à quel point je porte bien mes vêtements, on finit par réussir à s’asseoir et je tente de lancer un sujet étrange et inconnu : celui du travail. Mais apparemment c’est vachement moins intéressant que moi, du coup monsieur le coauteur continue à disserter sur « ma fraîcheur ». Le dessinateur et mon éditeur sont visiblement morts de honte, mais heureusement notre PDG est là pour reprendre la situation en main ! « Ben oui, tu voulais une petite jeune fille, on t’en a trouvé une ! » lance-t-il.
    Ne pouvant lui coller un poing dans la gueule, je me contente de dire que je suis idiote, pensant qu’ils m’avaient engagée pour mes compétences professionnelles. Le coauteur sent le piège et met fin à la discussion. Il ne voudrait pas passer pour un « pépère pervers ».
    Du coup ces deux caricatures ont passé l’heure suivante à mater mes seins.
    Après réflexion, cette scène m’amène vers une idée qui est finalement empreinte d’une naïve espérance. Les deux hommes en face de moi sont plus vieux, encore embourbés dans leurs stéréotypes. Les deux autres, avec qui je travaille en flux tendu dans le respect,  sont une génération nouvelle, pour qui de telles paroles sont inconcevables. Alors je me dis qu’il y a encore un sacré chemin à parcourir, mais qu’au moins, même si c’est lentement, peut être que le message commence à s’intégrer et à changer le regard qu’on porte sur une femme qui demande juste à bien faire son boulot.

C.B.

 

 

  •  Je trouve qu’il y a une sorte de tendresse digne de celle qu’on a pour un enfant qui nous refile un collier de nouilles, quand une fille sort une BD. Du genre la critique sortira des adjectifs style « piquants, frivoles » et trouvera ça bien joli joli, c’est bien brave petite. Même si c’est de la grosse daube.
    On m’a déjà dit que je n’avais pas la « tête de mes dessins », que ce n’était pas possible parce que « je ressemblais à une enfant ». Sinon un auteur à qui j’ai fait des dessins m’a dit: » C’est bien beau travail, tu peux retourner jouer à la marelle ». J’aurais été un jeune homme, je ne pense pas qu’il m’aurait dit de retourner jouer au foot. Et moi, je ne lui ai pas dit de retourner à sa pétanque.
    Mais bon, c’est du sexisme ordinaire.

Marion Montaigne

 

  • La principale remarque à mon encontre est que je n’ai pas un dessin féminin, que c’est facile ce que je fais car je ne fais qu’agresser les hommes. Je n’ai jamais d’article dans les journaux féminins car ce que je fais est grotesque, vulgaire et laid.
    Quand j’arrive quelques part avec un ami dessineux je suis forcément sa femme : la dernière fois, au festival d’Alger, je suis arrivée avec Farid Boudjellal et pendant toute la durée du festival je suis restée madame Boudjellal . On a fini par en rire !

Florence Cestac

 

  • « Comment définiriez-vous la bande dessinée féminine ? » « Existe-t-il un trait spécifiquement féminin ? » « Est-ce que c’est difficile d’être une femme dans la bande dessinée ? »
    Et cette réaction quand on me demande ce que je fais : « Ah, vous êtes illustratrice », comme si une femme ne pouvait qu’illustrer les textes d’un autre. Je déteste.
    Je trouve la question « Pourquoi y a-t-il si peu de femmes auteures en bande dessinée » stupide. Ça revient à se demander pourquoi y a-t-il si peu de mathématiciennes. Tout le monde est censé savoir que, jusqu’à il y a peu de temps, les femmes n’avaient pas accès à 90% des métiers, voire à la professionnalisation (autre que sous-fifre) tout court, non ?
    Sinon, je me souviens d’un auteur qui avait décrété que les femmes dessinaient de façon « molle ».
    J’ai accepté une fois d’être exposée parmi une sélection purement féminine, ils avaient baptisé ça « Bulles de femmes ». J’ai été mal à l’aise tout le week-end, tellement l’exposition n’avait ni queue ni tête (ah, tiens …) vu que nos styles et les thèmes abordés n’avaient rien à voir.
    Je tique quand les gens en dédicace me regardent, surpris : « Ah, mais vous êtes jolie ! ».
    En fait, je ne me sens rarement cataloguée par les gens que je fréquente (auteurs éditeurs libraires etc) mais très souvent par les médias ou tout ce qui touche à la communication, genre festivals. Comme si leur prisme était déformant.

Aude Picault

 

  • « C’est pas très féminin comme thème  » ou  « Ouais mais toi, c’est pas pareil », « Machin y croyait pas que c’était une fille qu’avait dessiné », « C’est pas un dessin de gonzesse » ou « Ça se voit que c’est un dessin de gonzesse ».
    Petite réflexion d’un scénariste avec qui je suis susceptible de travailler, lors de notre première rencontre : » Je te voyais plus grande et plus moche ». Constructif, n’est-ce pas ?

Virginie Augustin

 

  • Le décor : Paris. Un vernissage de dessins d’humour. Rive gauche. Nous sommes dehors entre dessinateurs, à discuter métier sur le trottoir. Ce soir-là, je suis élégante.

    Les faits : un dessinateur s’avance vers moi pour me dire bonjour. Je lui tends la main. Et lui dis que maintenant, je préfère serrer la main de mes collègues plutôt que de leur faire la bise. Furieux, il m’assène 2 grands coups sur le haut de la tête, du plat de la main. Qui me font mal. Je prends à témoin quelqu’un, qui s’étonne de cette violence. Un autre dessinateur arrive, d’habitude éclairé. Je redis la même chose. Vexé, il me donne un coup dur derrière le bras. Et s’esquive. Un troisième s’avance, prêt à me faire la bise. Je lui tends la main. Il me la serre. Dur. Ajoute : « Si je ne t’ai pas démoli deux ou trois phalanges… ». Puis aux copains : « J’y peux rien, j’ai la pogne lourde ». Humour toujours. Le quatrième, un spécialiste du dessin d’humour, serre la main que je lui tends. Les collègues se moquent. Plus tard, un coup dans le nez, il revient vers moi. Lance à la cantonade : « Les nanas, moi, je ne leur serre pas la main, je leur mets la main aux fesses ! ». Ce qu’il fait. Rires vers la salle. Je l’engueule mais il est déjà loin.La chute : Nous sommes en 2010. Je suis abasourdie. Je rentre chez moi, glacée.

Catherine Beaunez

 

  • Il y aurait peut-être à redire sur la collection de bd « Traits féminins » car même si l’intention de l’éditeur est louable – revaloriser la place de la femme en bande dessinée – il a cependant eu une posture très paternaliste qui m’a mise mal à l’aise. Lorsqu’il nous a invitées, nous auteures de bd d’Angoulême à montrer nos projets pour voir s’ils collaient à sa future collection (il y a quelques années donc), il a tenu à peu près ces propos: « Lorsque les femmes n’auront plus besoin d’hommes comme moi pour se faire éditer en bd, alors ma collection Traits féminins pourra disparaître ». Cette phrase nous a sidérées. Lorsque nous sommes parties de chez lui, nous nous sommes vraiment demandé s’il ne nous prenait pas pour des branques. Je crois qu’aucune femme présente ce jour-là n’a proposé de projet chez lui.

Peggy Adam

 

  •  Lorsque mon premier livre a été publié, en 2003 (il s’agissait du « Cabinet chinois »), les journalistes qui l’ont chroniqué semblaient souvent étonnés par mes choix thématiques, à savoir faire de la bd d’aventure au lieu d’aborder des thèmes féminins quotidiens, ou au lieu de faire des récits jeunesse. Lors de ma première interview, on m’a même demandé si je faisais de la bande dessinée pour “midinettes”. La question récurrente portait presque toujours sur ce que “la sensibilité féminine pouvait apporter au sujet”, et pas sur ce que j’apportais moi, en tant qu’auteur. Il était aussi sous-entendu que je choisissais des sujets plutôt romanesques, ne pouvant pas traiter tous les thèmes avec mon trait si délicat.
    Aujourd’hui, ce n’est plus vraiment le cas, la plupart des chroniqueurs font un travail sérieux autour de mes albums. Je note quand même que j’ai un public plutôt féminin et que certains hommes ne parviennent pas à s’identifier à une héroïne alors que l’inverse ne pose jamais problème. On continue à dire que mes thèmes de prédilection sont féminins (le thé, les chats…) alors que mes influences en la matière, de Lewis Carroll à Henry James, sont masculines. Ce qui est aussi le cas pour mon trait…

Nancy Peña

 

  • « Abordez-vous les sujets de vos BD de manière plus sensible [que le ferait un homme] ? » ou encore « Un scénar [de Libon] super rentre-dedans et qui sent la testostérone, ça n’a pas été trop compliqué de le suivre pour le dessin ? »
    Libon a forcément scénarisé et j’ai dessiné. Rien n’est précisé sur la BD, on a fait les 2 ensemble, mais quand il y a de l’humour et de l’aventure, la fille est exclue d’office. Elle ne peut qu’avoir dessiné. C’était systématique avec « Sophia. »
    « Tu bosses dans quoi ? » / « Je fais de la BD » / « Pour enfants ? » (ou réponse alternative : ) « Ah tu es illustratrice ? » >>

Capucine

 

  •  Une journaliste de Elle faisait un papier sur « les femmes », et elle posait la même question à toutes ses interviewées : « Avez-vous une opinion sur la spécificité de l’expression féminine dans … » (suggestions : la BD, le sport, la politique, les choux à la crème). Et bien sûr elle n’avait pas lu mon livre. Je suis partie en plein milieu de l’interview.Après, vu que je suis une femme ET « issue de la diversité », j’ai parfois eu droit à des combos de questions essentialistes. Genre : « Est-ce que le fait d’être une femme asiatique vous fait voir la sexualité d’une manière différente ? » (Je ne sais pas, moi. Et ta sœur ?)Une fois, dans un vernissage, je discutais avec un mec et quand je lui ai dit que j’avais travaillé pour Fluide Glacial, il m’a répondu « Ah oui, tu étais stagiaire ? ». Ou alors on me confondait avec Anaïs Vanel, qui était à l’époque rédactrice en chef de Fluide Glamour. Une autre fois, dans la salle de presse du festival d’Angoulême, j’ai commencé une interview avec un journaliste. Au bout de 15 minutes, il s’est arrêté et m’a dit, stupéfait : « Mais… vous n’êtes pas Fei ? ». Xu Ge Fei venait de lancer sa maison d’édition. Notre point commun à toutes les trois ? Nous sommes des femmes asiatiques. Mais c’est vrai qu’on se ressemble un peu tous, nous les jaunes…Quand Fraise et Chocolat est sorti, j’ai eu beaucoup d’articles soulignant la rareté des témoignages « féminins » sur la sexualité. Près de 10 ans après sa parution, j’ai encore des demandes d’interviews sur l’érotisme au féminin… Je filtre beaucoup, je refuse toutes les interviews-prétextes à parler de cul. Cette BD m’a apporté beaucoup de reconnaissance, mais également des critiques, des réactions misogynes et des attaques personnelles. Et parfois de bonnes tranches de rigolade. Comme la fois où des internautes sur un forum BD parlant de Fraise et Chocolat avaient inversé les rôles et m’avaient prise pour « la muse » de Frédéric Boilet. Alors que j’avais passé deux livres à le dessiner sous toutes les coutures.

Aurelia Aurita

 

  • Lors de ma première séance de dédicace à Angoulême pour le tome 1 de ma première série, j’ai eu droit à un lecteur charmant … très. Le pire est que je n’ai rien répondu … j’étais trop interdite et impressionnée je l’avoue par le contexte ! C’était ma première séance à Angougou et la 2e de ma vie de dessinatrice : je ne saurais te ressortir le contexte , la conversation .. mais disons que précédemment quelqu’un m’avait demandé de dessiner un cochon ( il y en a dans l’album… donc je ne dirais pas qu’il faut y voir quoi que ce soit) mais le type en question, arrive, je lui dis en plaisantant que j’espère qu’il ne va pas lui aussi me demander ça, et il me demande le perso féminin, à poil, en me disant de toute façon les filles sont toutes des cochonnes…
    Silence… Si je me souvient bien j’ai dessiné le personnage  habillée, en silence.

A.B.

 

  • Mon grand-père m’a dit un jour quand j’ai commencé à faire des études d’art, « dessiner c’est un beau métier pour une femme  » une idée un peu romantique, comme vendre des fleurs ou chanter des jolies chansons d’amour, ça va bien aux femmes. L’image qu’on projette est agréable et jolie. Ça m’avait amusée à l’époque et ça me fait toujours sourire d’ailleurs. Ce sont des clichés (pas forcément négatif), mais qui nous cantonnent en tant que femme dans des rôles  fantasmés qui n’ont rien à voir avec la réalité. On a tous des schémas, des idées, un imaginaire, inscrits dans l’inconscient collectif en plus d’être nourris par notre éducation depuis sacrément longtemps… Difficile d’y échapper.
    Les individus de sexe féminin ont tellement été exclus de toutes les sphères artistiques et publiques, sans parler de leur éducation qui a été très limitée pendant des siècles et des siècles que forcément aujourd’hui encore, malgré  la révolution  féministe du siècle dernier, la femme a du mal à être légitimée comme un être humain à part entière. Et parfois aussi à se sentir légitime de faire un travail qui a si souvent été l’apanage exclusif des hommes. La femme est souvent encore considérée comme l’autre. Il y a l’homme et puis il y a l’autre (la femme). On est habituée depuis la nuit des temps à être le côté négatif de l’humanité. Tous ce qui est attribué au « féminin » dans une société est la plupart du temps négatif.  Françoise Héritier (ethnologue et anthropologue) a cité un exemple : dans nos sociétés occidentales la « passivité » est  liée au féminin et a donc une connotation négative alors que « l’activité » qui est liée au masculin a une connotation positive. Dans d’autres cultures, comme en Inde, ce sera l’inverse. « L’activité » sera perçue comme négative car liée au féminin (les femmes bougent, sont affairées, non stables) alors que « la passivité » sera positive car  liée au masculin. C’est intéressant de voir qu’une même valeur est négative ou positive selon qu’elle est imputée au féminin ou au masculin. Il y a toujours une hiérarchie que les sociétés établissent entre le féminin et le masculin et toute hiérarchie implique le dénigrement. Les activités attachées au féminin sont souvent dénigrées, alors que celles imputées au masculin sont valorisées et ce, dans toutes sociétés. Je vous invite à lire ou écouter Françoise Héritier. On comprend beaucoup de choses.
    Pour en revenir aux questions qu’on m’a posées en tant qu’auteur de BD (femme) ; « Est-ce que c’est difficile d’être une femme…dans le milieu de la BD ? »  ou bien « Abordez-vous les sujets de vos BD de manière plus sensible [que ne le ferait un homme]? » cela montre bien à quel point on est encore stigmatisées ou stéréotypées. On ne poserait pas ces questions-là à un homme. Pourtant il y a des hommes plus sensibles que certaines femmes et vice versa. Je ne crois pas qu’il y ait une sensibilité spécifiquement masculine ou féminine. Il y a autant de sensibilités que d’individus. Par extension , il n’y a pas d’œuvre féminine ou masculine (d’ailleurs on ne parle jamais d’œuvres masculines). Chaque œuvre est faite par un individu singulier, qui certes a un sexe, appartient à groupe social, a son histoire, est blond ou brun, a des défauts, des qualités etc, etc…mais qui est avant tout un être humain. Alors c’est quand même dommage (et un peu triste aussi) de ramener toujours les femmes (auteurs) à leur condition de femmes ou de filles alors qu’ont est beaucoup plus que cela…Hommes et femmes, (dois-je le rappeler?), devraient être égaux.

Lucie Durbiano

 

  • Pour ma part, les choses sexistes que j’ai vécues ou entendues étaient bien pires dans d’autres endroits (comme la rue, le collège, la famille ou le travail salarié) que dans le milieu somme toute très soft de la BD.
    Bien sûr qu’on est toutes perçues, derrière un stand ou dans un dîner de festival, des « femmes de », des attachées de presse, des vendeuses. Ça n’a rien à voir avec la BD, c’est comme ça dans beaucoup de milieux encore masculins, ça met du temps à évoluer. Il faut s’appeler Madonna pour qu’on prenne le mec à côté de toi pour ton copain ou ton attaché de presse.

Anne Baraou

 

  • En dédicace, pour aller plus vite, j’écris « Bises » … Ben y en a eu un, une fois, qui me l’a réclamée, la bise.

Virginie Augustin

 

  • J’étais interviewée dernièrement par un journaliste de radio au sujet de mon dernier album, Ulysse Wincoop, un western . Et le journaliste me demande: « Mais vous qui êtes une fille, vous n’avez pas baigné dans cette culture du western étant enfant, ça ne faisait pas partie de votre imaginaire comme ça aurait été le cas pour un garçon, alors qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire sur le farwest ? »
    Bon en fait si, j’étais accro de la dernière séance d’Eddy Mitchell, c’est grave docteur ???

Marion Festraets

 

  • Il y a un an à peu près, j’étais en dédicace avec la dessinatrice de ma première série, au festival de la Teste.  Le soir, nous sommes un bon groupe à rester discuter. Certaines organisatrices se joignent à nous et la conversation va bon train. Je m’aperçoit rapidement que les deux organisatrices, pourtant en face de moi ignorent systématiquement toutes mes interventions. Et je n’ose croire que c’est parce que je suis la seule auteure présente… Et pourtant, un peu plus tard, je les entends chuchoter en rigolant « Elle fait quoi elle déjà ? » « Oh, probablement comme toutes les nanas, de la bd pour enfant! Hihihi ! ».
    Gros malaise. Ma première série est effectivement une bd pour enfant et j’en viens à avoir honte de bosser dessus, voir à avoir envie de leur rétorquer que mes deux prochains albums sont des albums historiques qui parlent guerre et fanatisme religieux. Et là j’ai encore plus honte de moi.
    Je dois dire qu’étant un peu plus sûre de moi aujourd’hui, je regrette vraiment de ne pas l’avoir ouverte.

Clotilde Bruneau

 

  •  Le vrai sexisme, je crois qu’il est rampant. Quand la remarque est clairement rabaissante ou humiliante, il y a bêtise ou jalousie et donc pas grand chose à faire.
    Le sexisme rampant des représentations est aussi violent pour les femmes (rose, ménage, gentille, douce, enfants, sourire, maison) que pour les hommes (performance maximale, bander toujours, assurer tout le temps) et c’est sans doute sur ce terrain qu’il faut se battre,  dès l’enfance.
    En cela oui, nous pouvons agir, surtout dans notre travail ou parmi nos proches qui pour certains manquent d’éducation.
    Il me semble, après les avoir pratiquées que la plainte ou l’accusation sont improductives. Je ne crois finalement qu’à la valeur de l’exemple.

Florence Dupre la Tour

 

  • Je suis, comme beaucoup d’entre vous, très fatiguée par ces questions « ça fait quoi d’être une femme et de faire de la bd ?» …etc. , sans compter les propositions d’événements ou de magazine autour de «la bd de femmes». Mais je me dis qu’il faut sans doute distinguer deux choses:
    -Les fois où est crée un événement ou un « produit commercial » (type livre ou magazine) sur le thème des femmes dans la bd , dans le but de profiter «d’une niche» et de faire des sous. Généralement dans ces cas-là on se retrouve sur une vision assez stéréotypée de la femme avec souvent un goût plus prononcé pour les bd très girly. Donc généralement ce sont des supports qui ne montrent qu’une très faible variété de ce que font les femmes en bd aujourd’hui et expose généralement des choses qui présentent une vision stéréotypée de la femme.
    -Après, il y a d’autres événements ou livres qui veulent faire office de tremplin et /ou de fenêtre médiatique pour les femmes. Et c’est plus souvent des événements ou livres qui permettent de montrer justement autre chose que ce qui est généralement mis en lumière sur la «place médiatique». Du coup, on montre d’autres choses que des livres très genrés ou un peu cul-cul. En montrant une plus grande diversité de ce qui se fait par les femmes, peut-être s’éloigne t’on des visions stéréotypées ?

Karine Bernadou

 

  •  Lors du charmant festival du carnet de voyage de Clermont-Ferrand, nous sommes trois auteurs présents sur le stand de La Revue Dessinée : Johanna Schipper, Kris et moi. Après trois jours d’échanges et de rencontres très agréables, je me retrouve un petit moment seule à garder le stand et les peintures de Johanna sur le grand nord québécois, pendant que mes deux camarades font un dernier tour dans les allées. Un ami de longue date invité lui aussi au festival, Nans Thomassey, passe me voir. On papote. Après quelques minutes, un monsieur en costume s’arrête devant nous, saisit l’un des exemplaires de la revue, le feuillette. Je lui dis bonjour avec un grand sourire, lui glisse quelques mots sur la revue. Sans me répondre ni même me regarder, il tourne quelques pages, s’arrête un instant sur le reportage que j’avais écrit sur la précarité du monde du travail en Allemagne. Je ne bronche pas. Il entreprend de donner son avis, de parler de BD et de poser des questions… à Nans. Ce dernier, très poli, avenant comme à son habitude, rebondit, approuve puis l’invite, verbalement et avec un geste amical, à s’adresser à moi, précisant qu’il ne connaît pas la revue, qu’il ne fait que passer. Mais le monsieur ne semble pas vouloir entendre, il me jette un bref regard méprisant, continue de parler à Nans, lui demande s’il est auteur, etc. Mon ami, gêné, répète une fois de plus que non, il ne connaît pas du tout la revue, qu’il n’en fait pas partie, qu’il l’a découverte quelques heures auparavant, et que c’est à moi qu’il lui faudrait s’adresser, car j’ai écrit dedans… Mais rien à faire. Notre invité prend congé de Nans et le remercie pour ses explications fort éclairantes, sans me donner l’occasion de lui dire ce que je pense.
    Peut-être que ce monsieur bien habillé m’avait prise pour une hôtesse d’accueil ? Ou l’une des plantes vertes disposées çà et là dans le palais des congrès ? Cette expérience m’a rapidement fait sourire, car ce n’était qu’un banal con, après tout, et que je ne connaîtrai jamais le fond de sa pensée. Mais elle m’a donné l’occasion de m’interroger sur ce qu’est le mépris, et l’ignorance ordinaire.
    Il y a quelques années, je présentais une émission de radio sur les musiques électroniques. Pendant quatre ans, il m’est arrivé d’en entendre des bonnes à propos de celles qui passent derrière les platines : elles ont une autre sensibilité, leur techno est plus douce, plus émotionnelle, elles sont moins techniques… Sans parler des propos homophobes ni des « soirées de filles » de certains clubs qui trouvaient sexy de regrouper exclusivement des DJ femmes… Ah non, pardon, on dit des DJettes. Je n’ai jamais bien compris ni le signifiant, ni le signifié de ce petit mot tout mignon. Un suffixe français collé à un acronyme anglais ? Un suffixe qui, en plus, désigne quelque chose à la fois de plus petit et de féminin ? Excuse my French, mais ça n’a aucun sens.
    Biberonnée à Reiser et à Edika, je suis devenue auteurette de BD, et il y a des mots que je ne comprends toujours pas. Oui, pourquoi parle-t-on de « BD de filles », ou de « BD girly » ? Pourquoi la revue d’un grand éditeur de BD destinée à un public féminin s’appelle Bisou ? Pourquoi le sous-titre du magazine Fluide point G c’est « gribouillages et galipettes », tandis que le sous-titre de son pendant masculin, c’est « Umour et Bandessinées » ? ça n’est plus de la BD humoristique ? Et puis, c’est quoi ce petit cœur sur le i de Fluide ? Je devrais retrouver le monsieur du festival de Clermont-Ferrand, peut-être qu’il pourra m’expliquer.
    Comme j’ai publié une BD sur la techno et le DJ Laurent Garnier, puis une sur Sartre, on m’a demandé « Pourquoi que des hommes ? », « Comment ça se fait que tu t’intéresses à deux choses si différentes ? »…
    Et comme le dessinateur de Sartre, Anaïs Depommier, se trouve être une dessinateurette, un patron de maison d’édition nous a dit un jour « Ça alors, deux filles qui veulent faire une BD sur Sartre, et pas sur Beauvoir ! », avant d’ajouter, dans ma direction « J’espère que vous vous y connaissez, en Sartre ». Et oui, j’ai même lu ses bouquins. Enfin, pas tous, hein, faut pas déconner non plus.
    Quant à l’article sur la précarité en Allemagne, que j’évoquais plus haut, il s’agit d’un texte illustré sur les travailleurs pauvres, le taux de chômage chez les jeunes, les stages non payés, les contrats de travail précaires, bref, le modèle économique allemand soit-disant miraculeux… Quand je l’ai écrit, on m’a demandé d’insister plus sur « l’aspect féminin » de la précarité. « Parce que tu es une femme ».
    Zut. Encore un mot que je n’ai pas compris.

Mathilde Ramadier

 

  •  Tout récemment, à l’occasion de la journée des femmes, nous sommes trois auteures invitées à dédicacer les albums collectifs contre les violences faites au femmes « En chemin, elle rencontre… ». Cela se passe à Bercy, car c’est organisé par l’association culturelle du Ministère des finances. On blague entre nous sur le fait qu’aucun des halls du bâtiment ne porte un nom de femme. Un gars dans mon dos murmure alors : « Ben si… les toilettes ». Le temps que je sorte de ma stupeur et que je me convainque que j’ai bien entendu, il est trop tard pour réagir.

Jeanne Puchol

 

  •  Quand les éditions des femmes ont été fondées, ainsi que le MLF, il s’agissait avant tout de réunir des femmes luttant contre la phallocratie plutôt que de faire une sélection sur le sexe… Toutes les femmes ne sont pas progressistes, anti-sexistes, ou militantes pour l’égalité, comme Françoise Giroud en son temps, secrétaire des droits aux femmes…
    J’étais la première à recevoir le prix Artémisia et aussi, même si je ne faisais pas partie de l’asso, l’une des premières à avoir participé avec Jeanne Puchol et Chantal Montellier aux réunions qui ont ensuite accouché du prix. En tant que première à recevoir le prix (il était remis à Angoulême), j’ai « essuyé les plâtres ». L’argument était de dire: « encore un prix, pourquoi? » mais je pense que le fait qu’il soit donné par des femmes à d’autres femmes, uniquement pour pointer une injustice (le fait que si peu de bandes dessinées de femmes soient récompensées par des prix), a ajouté à la désapprobation. Je pense que le sexisme est présent dans notre profession, et pas forcément ou uniquement du côté de ceux qui dessinent des guerrières à gros seins. Chez certaines femmes également…

Johanna Schipper

 

  •  Pour avoir déjà eu la joie de participer à une expo « Bulles de Femmes », j’y suis désormais totalement opposée. Mes planches étaient accrochées au milieu d’œuvres qui n’avaient rien à voir, ni dans le contenu ni la forme. Je ne me suis pas sentie reconnue comme un auteur pour son œuvre, mais niée.
    Dire que les femmes ont une façon particulière de voir et de décrire la vie est une lapalissade. Un auteur c’est, de toutes façons, une individualité qui arrive à communiquer aux autres sa façon particulière de ressentir le monde. Trier des artistes par leur sexe c’est museler leur œuvre.

Aude Picault

 

  •  J’en ai marre des expos et prix pour “la BD de femme”. Ça fait expo ou prix “handisport”. “Tiens, petites femmes, on vous a fait un petit bassin où vous baigner ! Hoo regardez les gens !! Les filles aussi savent nager ! Comme c’est mignon !”
    C’est pire ! Ça crée un fossé. Ça différencie encore plus, nous éloigne de nos confrèreS, appuie sur les différences, au lieu de voir les similitudes. Nous sommes auteurs point barre.
    (ps : J’espère que le terme « handisport » ne sera pas mal pris. Je parle de la manière de laisser une place « à part, à côté de gens normaux » qui est vache, pas le fait d’être handicapé.)

Marion Montaigne

 

  • J’ai eu une fois le coup de la sensibilité, mais pas en interview, c’était la description d’un débat auquel je devais participer. Pour la misogynie des éditeurs, des confrères, des festivals etc. il est difficile de donner des exemples concrets tant c’est diffus, rarement frontal. Ça passe beaucoup par le « bon mot » et la blagounette (et forcément si tu rétorques, tu manques d’humour).
    Par contre sur des chroniques de livres y’aurait à dire : mon propos est forcément pas politique et léger « sans prétention ». Les personnages femmes sont forcément « punkettes ». Enfin, je peux rien faire de bien sérieux. Généralement on se permet assez de familiarité avec moi. Pas longtemps je dois dire. Et quand je vois de la misogynie me concernant, je vois de l’homophobie aussi (ça va ensemble). Je ne compte plus les fois où on m’a prise pour une lesbienne pour ne pas cadrer avec l’image de la femme douce, une fois qu’on a fini par comprendre que je suis une femme.
    On m’a dit que j’avais un dessin pas féminin aussi. Je sais toujours pas ce que ça veut dire. J’avais  aussi choisir mon pseudo pour sa « neutralité » et éviter les questions sur ce sujet. Résultat : on me prend encore beaucoup pour un homme, puisque le neutre est masculin.
    Sans parler des propositions d’embauches/contrats lamentables que je refuse : à ce moment là généralement on me dit « Ha on m’avait dit que t’étais une chieuse ».
    Chez des collègues mecs qui bataillent pour les mêmes choses j’ai entendu « C’est bien il défend son taf », avec une certaine admiration là où je vois les portes se fermer purement et simplement.

Tanxxx

 

  • Dans ma bd, le personnage principal n’est absolument jamais genré. Il pourrait s’agir autant d’une petite fille que d’un petit garçon, pour autant presque tous les lecteurs parlent du perso’ principal comme d’un garçon et ne remarquent même pas que le genre n’est jamais donné. Penser le personnage comme féminin quand on à le choix, ça aussi c’est loin d’être évident.
    Quand une personne que je ne connais pas (et qui ne connait rien à la BD) me demande mon métier et que je réponds auteure de bd, j’ai immanquablement droit au fameux : « C’est le style à Pénélope Bagieu ? » Donc étant une femme, mon travail est forcément assimilé à celui d’une femme. Deuxièmement, il semblerait que passé le monde des lecteurs assidus de bande dessinée, il n’y ai qu’une seule auteure femme qui existe.
    Avant, quand –  » Il n’y avait pas de femme auteure  » –  j’avais droit à « C’est le style à Tintin ? » Le monde change !

Gauthier

 

  • Je n’ai pas échappé aux dérivés du fameux « Ça fait quoi d’être une femme dans la bd ? », et l’adjectif « sensible » revenait dans toutes les bouches dès qu’il y avait une discussion sur mon travail.
    Également, pendant les trois mois en tournée internationale en 2013, les questions relevant d’être une femme dans la bd ne m’ont été posées qu’en France. Ça n’a pas du tout intéressé les Italiens, les Anglais, les Brésiliens ni les Canadiens.
    « Comment faire quand on est auteure féminine pour obtenir une reconnaissance professionnelle dans un espace où l’on est dominé ? » « Pourquoi avoir choisi la bande dessinée parmi toutes les formes d’expression artistique ? »
    On me demande toujours s’il y a une part d’autobiographie dans mes livres (MÊME le 2ème, si si.), sous-entendu qu’un travail d’imagination aurait peut-être été trop poussé pour moi et que forcément je me tourne autour du nombril ? Et comme je suis lesbienne et que les personnages de mon 1er livre sont des lesbiennes, hop ! raccourci énorme et facile dans la tête de mes interlocuteurs ; forcément ça doit être autobio’ ! (Attention, j’ai énormément de respect pour la bd autiobio, c’est seulement l’impression que j’ai eu lorsque les gens s’adressent à moi avec cette question).
    On me demande aussi si le bleu a une signification particulière pour moi… Une question sensible pour la fille sensible qui fait des bds sensibles.
    On me fait la remarque que mon deuxième livre est si différent du 1er qu’on croirait que c’est quelqu’un d’autre qui l’a dessiné, que c’est plus « brutal ».
    On me demande si mes lecteurs/trices se confient à moi. De mémoire, aucun confrère n’a fait face à cette question.

Julie Maroh

 

  •  Le marketing genré connaît des jours extrêmement fertiles, et l’édition y trouve son compte. Pas nous, c’est clair et c’est une bonne chose de le faire savoir.

Oriane Lassus

 

  • Il m’est plusieurs fois arrivé de participer à des conférences autour de « l’écriture au féminin ». Je me suis rendu compte, a posteriori, que ce thème a participé à entretenir chez moi des pensées inconscientes puis conscientes, et à influencer le discours et les attentes des lectrices. Oui, ce qui est plus grave encore, chez les femmes qui lisent.
    – Ma première pensée était mon manque de légitimité en tant qu’auteure universelle. Par cela j’entends, que les hommes en littérature sont universels, c’est à dire qu’il est admis qu’ils peuvent embrasser tous les thèmes ou personnages et s’adresser à tout le monde.
    Cette idée répand, inconsciemment, dans l’esprit des lectrices que les œuvres des femmes doivent répondre à certains critères. Je me souviens m’être faite engueuler par des lectrices car Zoltan Soloviev (le personnage de mon second roman) n’était pas conforme à l’idée qu’elles se faisaient d’un homme sous la plume d’une femme. « Comment avez-vous pu écrire ça ? » était la question la plus récurrente des lectrices qui avaient aimé mon premier roman. Elles clarifiaient leur propos en me signifiant qu’en tant qu’auteure, j’aurais dû écrire un séducteur bienveillant et protecteur et non pas un homme incertain, engoncé dans ses doutes. Vous pensez bien que j’ai été la première surprise.
    – La deuxième pensée était un manque de légitimité à écrire l’Autre, en particulier l’homme. C’est à dire qu’en tant que femme on me retirait le droit à écrire JE avec la voix d’un personnage masculin. Malgré le célèbre « Madame Bovary c’est moi » de Flaubert, moi je n’avais pas droit à un « Monsieur Soloviev c’est moi ». Plusieurs fois il m’a été dit que je ne pouvais pas être l’auteure de l’Incertain (livre où Zoltan raconte sa vie), qu’une femme ne pouvait pas se glisser si bien sous la peau d’un homme. Lorsque j’argumentais en expliquant que si elles avaient acheté mon deuxième livre et que nous en discutions, c’est qu’elles avaient aimé le premier dans lequel plusieurs personnages masculins étaient déjà présents. Il m’était répondu que dans le second livre j’utilisais le JE pour faire parler Zoltan. J’étais autorisée à décrire l’homme, pas à l’incarner. Ce qu’il y a de drôle dans cette expérience, c’est que les hommes ont adoré ce livre…
    – La troisième pensée, qui découle des deux précédentes (de l’universalité et de l’autre), a été de me reprocher le choix d’un des thèmes du livre. Zoltan Soloviev, vit une partie de sa vie dans le milieu homosexuel masculin new-yorkais des années 30. S’il était encore supportable que j’écrive un homme en disant JE et qu’il ne soit pas conforme aux critères attendus, l’entourer d’amis homo et le faire s’interroger sur sa sexualité, là, c’était infranchissable pour nombre de lectrices, de journalistes et de critiques (même si ce passage ne couvre qu’une page des 411 du livre). Pire encore que d’incarner un homme, je le rendais sexuellement flou… Hahaha ! Avec ça, le peu de légitimité qu’il me restait était vaporisée à la flamme des représentations grâce auxquelles on classe les gens, les genres et toute l’humanité !
    Bon, ce qu’il y a de bien dans cette expérience est que l’inconscient est devenu conscient et qu’on ne me voit plus rester passive dans une conférence sur « l’écriture au féminin » !
    En ce qui concerne les journalistes qui animent ces débats, je dirais qu’ils souffrent plus d’un manque d’imagination et de panurgisme que de mauvaise intention.
    Ma dernière conférence sur « l’écriture au féminin » s’est soldée par une révolte passive des invitées dont je faisais partie. Avant la rencontre, Zoé Valdes, Isabelle Alonso, Khadi Hane et moi avons décidé de refuser le thème qui nous était, une fois de plus, imparti. Arrivées sur scène, nous avons expliqué aux auditeurs que nous étions réunies autour d’une idée absurde et que nous allions présenter nos livres et exposer nos recherches personnelles autour de la mort d’un parent (père ou mère selon les auteures réunies ce jour-là), puisque nos livres, chacun à sa façon, traitaient de cela. La réaction du public a été chaleureuse, ponctuée d’applaudissements. La journaliste (et oui, une femme) a été reléguée à passer le micro.
    Dans la poursuite de ma révolte passive (disons, celle de mon quotidien), lorsque j’ai présidé un jury littéraire, j’ai caché le nom de l’auteur d’un bout de scotch opaque, afin de n’être pas influencée, d’une manière consciente ou inconsciente, dans ma lecture. Vous savez quoi ? Je n’aurais pas su dire si je lisais une femme ou un homme et après quelques pages, mon cerveau oubliait de chercher à qui j’avais à faire, pour se laisser embarquer par les mots d’inconnus.
    Je pense donc, qu’une manifestation autour de la bande dessinée féminine est un usage commode pour les organisateurs, mais réducteur pour les auteures et particulièrement dangereux pour les visiteurs. Comme je l’ai constaté, ce thème du féminin dans l’art ancre de manière consciente dans les (nos ?) esprits qu’une différence fondamentale existe entre les livres des femmes et ceux des hommes, et de manière inconsciente que les femmes sont moins universelles et moins autorisées…

Virginie Ollagnier